Compte-rendu de la conférence de Michel Offerlé

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Agrégé de Science Politique et professeur à l’Ecole Normale Supérieure de Paris, Michel Offerlé nous faisait, ce lundi 13 Octobre 2014, l’honneur de venir animer une conférence sur le Medef et le(s) patronat(s).

A titre d’introduction, le politologue nous rappelle que le sujet du patronat est peut-être moins bien connu que nous le pensons. Et ce, malgré qu’aucun jour ne passe sans que les médias nous parlent du « patronat », du « Medef » ou de « Pierre Gattaz ».

A ces sujets, sont souvent associés un certain nombre d’idées. Par exemple, que les Ministres seraient les otages d’un pouvoir économique détenu par le Medef. Ou que son président n’est qu’à peine caricaturé lorsqu’on le représente, aux Guignols par exemple, fumant son cigare au cœur d’un univers ultra-capitaliste… Notre conférencier nous l’affirme : cela n’est ni vrai, ni faux.

Au final, nous fait-il remarquer, nous ne savons que peu de choses sur le Medef. Si les Pinçon-Charlot ont travaillé sur la bourgeoisie, ou si certains sociologues ont travaillé sur les patrons, le sujet du Medef et du patronat est, en effet, peu étudié par les sociologues. Jusqu’ici, le patronat n’a jamais été étudié comme groupe organisé. Ce manque de travaux est dû à une certaine méfiance du Medef, qui a comme intériorisé l’idée qu’il était vilipendé en permanence. Cela, d’ailleurs, peut se comprendre, lorsqu’on voit à quel point la popularité des patrons est désastreuse.

Néanmoins, Michel Offerlé a relevé le « défi », afin de comprendre cette idée de patronat comme mouvement social, de patronat « militant ». Ce fut difficile.

Il s’agit d’abord de rappeler l’origine historique du Medef (Mouvement des Entreprises de France). Il a succédé en 1988 au CNPF (Conseil National des Patrons Français), créé en 1947. Remarquons le changement sémantique, qui n’est pas anodin :

  • « Conseil » devient « Mouvement »
  • « Patron », terme autrefois glorieux étant devenu stigmatisant, il se voit remplacer par « Entreprises »

Le dernier terme, « entreprise », est d’ailleurs judicieusement choisi. Sa définition en est parfois floue, le terme est neutre, et nous ne pouvons donc qu’y adhérer. Le travail sur les termes est d’ailleurs assez récurrent, le Medef entretient le doute : doit-on parler de « patrons », de « chef d’entreprise », d’ « employeur » ?

Michel Offerlé explique que le Medef est une organisation qui pose problème. En effet, on considère souvent que le patronat s’organise contre quelqu’un : l’Etat, ou les mouvements ouvriers. Le Medef serait-il alors un mouvement sans spontanéité, formé par la seule réactivité ? Au regard de l’histoire, cette affirmation se tient. Mais lorsqu’on observe le patronat de plus près, précise le politologue, on peut observer que les patrons ont des intérêts communs (gérer leur réputation, gérer les nouvelles normes, etc…).

Dès lors, on peut comprendre l’émergence de syndicats patronaux. Car, bien que le Medef aie une vocation généraliste, il existe plusieurs syndicats patronaux. D’ailleurs, le Medef est avant tout une confédération, nous explique Michel Offerlé. Et, lorsqu’on rentre dans les détails, il n’apparait pas si unifié qu’on ne le croit.

D’abord, beaucoup de patrons ne sont pas adhérents au Medef. D’abord, pour un grand nombre de patrons de PME, il s’agit d’un syndicat réservé aux parisiens, et aux grandes organisations. Ensuite, les membres adhèrent à travers des fédérations. Par exemple, j’adhère à la fédération du bâtiment…qui est au Medef, mais pas directement au Medef.

On l’aura dit, il existe, de plus, d’autres syndicats patronaux. Notre conférencier nous en présente deux :

  • Le CGPME, plus réservé aux PME, mais qui reste assez vide et âgé.
  • L’AFEP (Association Française des Entreprises Privées), qui ne compte que 98 membres….mais ce sont les plus grandes entreprises de France, en particulier celles du CAC 40. Syndicat sélectif, sa cotisation s’élève à 50 000€. Ils représentent essentiellement les grands patrons.

Michel Offerlé, d’ailleurs, précise que le Medef n’intéresse pas les grands patrons. Il reste trop centré sur la France, quand ils cherchent à se mondialiser. Ainsi, par exemple, Danone est au Medef, mais pas son PDG (qui, lui, est à l’AFEP), qui préfère déléguer ce rôle à un autre. Le Medef, ce n’est donc pas tous les patrons.

La confédération rassemble 75 fédérations de tailles très différentes. Les plus grandes étant celles du bâtiment, du conseil, de l’intérim, par exemple ; la fédération des ascenseurs étant l’une des plus modestes. Chaque fédération agit fortement dans son domaine. Dès lors, le Medef n’est là que pour le grand programme général, il est comme le plus grand commun diviseur des fédérations.

Michel Offerlé reconnaît que certaines de ces questions n’amenaient à aucune réponse. Par exemple, lorsqu’il demandait quelles étaient les divisions au sein du syndicat… Pourtant, ces divisions existent, le patronat a des ennemis. Il a, certes, l’Etat, le fisc, etc…mais aussi les banques. Ainsi, Michel Offerlé nous révèle que les membres de la Fédération des Banques sont parfois sifflés lors des réunions générales.

Il faut savoir qu’il s’agit d’organisations mélangées, vagabondes, nomade. On quitte parfois le Medef, si ce n’est souvent. C’est d’ailleurs parce que les patrons ont quitté le CNPF que le Medef fut créé. En effet, le CNPF fonctionnait mal, et avait très mauvaise réputation. Certaines fédérations y étaient très importantes, en particulier celle de métallurgie. On disait ainsi que l’IUMN était la maison principale et le CNPF la maison de campagne… (Au passage, c’est cette même IUMN qui a acheté des dirigeants syndicaux pour éviter les grèves sauvages. Ces « caisses noires » furent révélées en 2007.). Il s’agissait donc de rajeunir, d’ouvrir aux nouveaux métiers, en particulier dans le domaine des services, ou encore accueillir les anciens services publics aujourd’hui privatisés.

Ceci n’est que partiellement réussi. En effet, lorsqu’on parle de patron, nous fait remarquer le politologue, on imagine :

  • Un homme (seulement 14% de femmes parmi les dirigeants d’entreprises de plus de 100 salariés)
  • Agé

Michel Offerlé le précise, le Medef n’a pas de problème doctrinal. Chaque fédération vient avec ses revendications personnelles, mais ne remet pas en cause la base qu’est le discours général du Medef. Le Medef, c’est avant tout une caisse de résonnance, pas un laboratoire d’idée. Ils sont pragmatiques…et si c’était ça, leur idéologie ?

On peut s’interesser aussi aux repertoires d’action patronaux :

  • Pas de manifestations dans la rue (sous peine de passer pour « poujadiste »)
  • Des grandes réunions, avec des « cartons jaunes »

Le Medef utilise l’idée d’expertise. Ses membres s’annoncent comme des experts de l’entreprise. Aussi l’organisation recrute-t-elle pour permanents des énarques, ou des ingénieurs, par exemple.

Pour conclure, nous pouvons aborder la question du pouvoir du Medef, qui serait comme une hydre gagnante partout Ce n’est pas le cas. Il ne fait pas la loi à l’Education Nationale par exemple. Ainsi, le Ministère avait rejeté la proposition du Medef de faire entrer « l’esprit d’entreprise » au sein du socle commun.

Le Medef garde, cependant, un pouvoir économique indéniable. Et Michel Offerlé de conclure : « Est-ce toujours les grands qui gagneront ? ».