Compte rendu – Conférence Nicolas HULOT – 4 avril 2017

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(c) Marie-Astrid MITH

(c) Honorine DUPONT

(c) Honorine DUPONT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le 4 avril 2017, en partenariat avec QVD, Ysegoria accueillait Nicolas Hulot pour une conférence autour des solidarités. Nous vous remercions de votre présence en nombre à cette conférence ! Veuillez trouver ci-dessous, le compte rendu de la conférence « Construire un monde plus solidaire ».

L’appel des solidarités 

Signé par 130 associations. 5 caps politiques : solidarités de tous et toutes avec toutes et tous, avec la nature, les personnes exclues, sans-voix, avec d’autres peuples. Appel initié par la fondation Nicolas Hulot pour la nature et l’homme et fondation Emmaüs France

Intervention de Nicolas Hulot 

La solidarité : un mot qui peut sembler creux, car toute personne a comme reflexe spontané de tendre la main, mais il y a une humanité discrète, invisible, qui fait de la solidarité au quotidien. Mais c’est un mot qui peut aussi avoir une dimension éthique et morale – qui n’est pas celle sur laquelle il veut intervenir, il n’est pas question de se substituer à notre propre cheminement. Ce n’est pas sur ce registre que l’on veut parler de la solidarité.

Des associations très diverses (le Secours Catholique, le Secours Islamique ou encore la Ligue des droits de l’Homme) sont partie des associations signataires de l’appel et peuvent se retrouver sur l’essentiel.

Dans notre monde on n’a pas le choix de mettre en place société solidaire, sauf si l’on veut revivre les tragédies du XXe. Mais si on veut un monde permettant l’épanouissement et la joie de vivre on n’a pas le choix. Car on fait face à un changement fondamental : en l’espace d’une quarantaine d’années, le monde s’est soudainement connecté. Connecté sous différents vecteurs, le plus spectaculaire étant internet, mais aussi connexion par la mobilité, et un processus que nous avons subi ou provoqué : la mondialisation. Brutalement ce dans monde où les réalités, inégalités étaient gommées par la distance, petit à petit toutes les distances se sont raccourcies et ce nouvel éclairage a exposé au grand jour toutes les diversités de situations humaines.

La mondialisation et la connexion par la technologie sont apparues comme un faux espoir : en se connectant on aurait pu s’imaginer que les hommes allaient se relier. Or on s’est connecté mais sans se relier. Il n’y a pas un homme aujourd’hui qui n’ait pas une petite fenêtre sur le monde via internet ou la télévision. Et au lieu de mutualiser nos expériences, connaissances… cela n’a fait que se rencontrer brutalement nos réalités. Et dès que quelqu’un se rencontre brutalement, sans les mêmes sensibilités…. s’ajoute aux différences l’humiliation. Passage de la fatalité à la révolte. Par exemple on peut découvrir brutalement que votre voisin qui a eu le même diplôme que vous a réussi et vous non, tant que vous ignorez que vous êtes victime d’une discrimination vous ne réagirez pas mais si vous découvrez qu’il a réussi grâce à des relations par exemples alors quelle réaction cela provoque ?

Quand une femme en Afrique sait que son enfant va mourir d’une maladie sans savoir qu’ailleurs on a un remède, elle va être triste mais ne va pas se révolter. Mais si elle découvre que son enfant meure d’une maladie dont on a le traitement ailleurs et sait que c’est simplement une loterie géographique qui a fait qu’elle n’y accède pas, l’humiliation peut mener à une radicalisation.

Le monde a toujours été inégalitaire -pas autant qu’aujourd’hui où alors que l’on produit de plus en plus de richesses elles sont de moins en moins bien distribuée- mais surtout aujourd’hui cela se sait.

Des hommes subissent à répétition et intensification de phénomènes météorologiques qui sont la première manifestation d’un phénomène global, le réchauffement climatique, conséquence d’un modèle de développement dont ils n’ont pas bénéficié. Va-t-on condamner les exclus à regarder les inclus ?

Dès lors par exemple que les pays du sud découvrent que 80% des ressources génétiques sont dans leur pays et 90% des brevets sont dans les pays du Nord, va-t-on continuer ainsi ? Quand un « jeune des quartiers » découvre qu’il a 3 fois plus de chance d’être au chômage qu’un jeune intramuros, doit-il s’en accommoder ? Faut-il accepter que 1% de la planète capte 93% des richesses, que dans notre propre pays, 20 fortunes concentrent 50% de la richesse ?Peut-on aspirer à vivre en paix en ignorant toutes ces réalités ? Quand les inégalités sont aussi fortes, connues et changent d’échelle, comment refuser la solidarité ?

La violence qui s’exprime n’est pas innée, elle est souvent le fruit de nos renoncements, ou de comportements dont nous ne sommes pas responsables dans l’histoire récente mais dont ne pouvons pas ignorer les racines.
Aujourd’hui si nous sommes, en France, en Europe et dans le monde sur un fil du rasoir, dans un état permanent de « crise » – alors qu’une crise par définition est épisodique – c’est que nous avons amplifié un modèle éco qui ne fonctionne plus. Un modèle non pas basé sur la gestion des ressources mais prédation et exploitation des ressources, qui épuise le capital naturel. Si le modèle actuel continue à l’identique, au milieu du siècle entre 50 et 70% des matières premières, des ressources naturelles vitales et aussi essentielles pour notre économie viendront à l’épuisement.

Alors quel lien y a t-il entre écologie et solidarité ? Nous nous désolidarisons du futur, si nous continuons à l’identique nous basculerons dans un monde qui nous aura totalement échappé. La solidarité doit devenir l’objectif principal. On ne peut pas s’accommoder d’un modèle qui épuise, qui concentre. La solidarité n’est pas sélective, on ne peut être solidaire seulement avec ce qui nous ressemble. Nous avons un destin commun, nous sommes devant des contraintes et des enjeux universels. On a la tentation de se protéger, de se replier, de penser d’abord à notre périmètre immédiat, une tentation de dresser des murs, physiques mais aussi virtuels (tentation de tourner le dos à la réalité). Mais ce qui devrait nous distinguer des animaux – dont nous faisons partie- c’est de ne pas avoir des réactions instinctives mais des réactions intelligentes. Il faut que nous créions une force de rappel et que nous soyons pétris d’une force radicale d’humanité, que nous mettions de l’humain partout.

Le paradoxe de l’époque dans laquelle nous sommes peut être résumé dans ces deux citations :

« Nous sommes technologiquement triomphants mais culturellement défaillants » Edgar Morin

« Notre époque se caractérise par la profusion des moyens et la confusion des intentions » Albert Einstein

Ce n’est pas la technologie, mais le génie humain qui fait défaut. L’humanité existe, celle qui nous écœure est tonitruante mais minoritaire. En effet, il existe une société civile silencieuse, invisible mais majoritaire et c’est pour elle qui faut se battre.

Cet appel des solidarités se veut un moment de respiration et d’inspiration dans cet espace de débats politiques qui n’est pas toujours orienté vers l’essentiel ; pour définir ensemble l’essentiel, les communs, ce qui participe à la solidarité, l’épanouissement humain, le progrès. Définir ensemble tout ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue, et alors on pourra faire un énorme saut qualitatif. Mais tout dépend de la volonté collective. On a été happé par 2 principes : le principe technologique : tout ce que l’on sait faire on le fait ; et le principe économique : tout ce que l’on peut s’offrir on se l’offre. Mais cela a conduit à ce que la science et la conscience se découplent. Il faut redonner du contenu à la science, une conscience au progrès. Il faut que la société civile ne s’organise pas au-delà de nos différences pour ensemble pour redéfinir les fins ; remettre les choses dans le bon ordre.

Le livre L’Esprit de Philadelphie (Alain Supiot) raconte ce qui s’est passé après-guerre avec la création de l’organisme international du travail, quand la communauté internationale s’était réunie pour définir quel était le rôle de l’économie, de la finance ; et il était entendu qu’ils étaient au service de l’humain. Mais insidieusement, progressivement, on a dérivé et aujourd’hui on indexe l’humain au besoin de la finance, principalement spéculative, on traite l’humain comme du vulgaire capital humain. On spécule sur les matières premières, provoquant des crises alimentaires…
Est-ce un monde de solidarité ?

Doit-on s’accommoder par exemple qu’un géant comme Monsanto puisse priver les paysans du monde entier de la pratique ancestrale consistant à mettre de côté une partie de sa récolte de l’année pour ressemer l’année suivante, ce qui conduit notamment de nombreux paysans en Inde à se suicider ?

Le monde politique entretient parfois des divisions, querelles, confrontations qui sont parfois plus de la représentation que des convictions. Mais la situation ne permet pas de s’accommoder de ces divisions. On doit au-delà de ces divisions se retrouver sur un projet. Nous sommes dans une civilisation du gâchis. En effet, 750 millions de gens sont en situation de malnutrition dans le monde, alors que l’on produit, déjà aujourd’hui, une fois et demi l’alimentation nécessaire pour nourrir toute la planète. Le modèle agricole dominant qui utilise 60% réserves d’eau de la planète. Donc nous sommes dans une société qui épuise et qui gâche. La solidarité qui passe par de la sobriété; pas la privation mais la raison. Il faut renouer avec le mot « économie », qui veut réellement dire protéger.

Sommes-nous solidaires avec ce qui nous entoure, ce qui nous a précédé ? Nous rompons avec un principe immuable de la nature, celui de solidarité qui a bien plus apporté à la vie que la confrontation. La solidarité est un principe de la vie, et nous voudrions nous désolidariser du vivant.

Le monde a progressé par paliers successifs : le premier pallier est celui de la vie ; le deuxième est le saut de l’esprit, quand nous avons pris conscience que nous existions, et c’est ce qui nous distingue des animaux. Et aujourd’hui nous sommes au pied d’un toisième saut, le saut du sens : redéfinir le sens du progrès, à quoi on estime notre argent, l’économie, la science.

La crise écologique et l’enjeu climatique va nous obliger plus tôt que prévu de nous affranchir des énergies fossiles. Il y a une solution en train de s’ouvrir et s’offrir à nos yeux, nous avons l’énergie solaire, qui à chaque instant nous donne + de 800 fois nos besoins énergétiques (si chaque citoyen vivait comme un américain). On va arriver à capter cette énergie, cela dépend des moyens que l’on est prêt à y mettre. En s’affranchissant des énergies fossiles, on soustrait des sources de conflits et on introduit l’équilibre des rapports de force. Avec la transition dans laquelle nous sommes rentrée, on donne la possibilité à chaque village, chaque citoyen de produire son énergie avec une source d’énergie qui à terme est gratuite et donc source de pacification. Or de l’accès à l’énergie dépend l’accès à tous les besoins primaires.

Il y a donc deux manières d’envisager ce carrefour où nous nous trouvons : de manière inquiétante si on se résigne : par la résignation, repli ; ou par un consensus sur l’essentiel qui peut nous permettre d’effectuer un saut merveilleux au XXIème siècle.

Questions

Quelles matières premières pour produire de l’énergie renouvelable ?

Des terres rares sont utilisées pour produire les panneaux solaires : il y a une évolution et il va y avoir pour capter l’énergie solaire différents matériaux. Il y a une rationalité énergétique qu’il faut mettre en place, et on aura besoin au moins pendant un temps, de relocaliser l’économie. C’est une question de gestion. On est capable avec les protéines des ressources halieutiques de nourrir 2 milliards de pers mais pas avec les modèles de production actuels.

Appel des solidarités : comptez-vous présenter des mesures aux candidats ?

La démarche est différente du pacte écologique. 500 propositions derrière l’appel des solidarités, avec derrière des praticiens. Un modèle économique qu’il faut mettre au service de cette solidarité. Voici un exemple de proposition d’ATD-quart monde: mesure expérimentée à leur initiative « territoire 0 chômeurs » : moyens importants consacrées par l’Etat à l’indemnisation et la formation des chômeurs (environ 65 milliards) mais qui ne permettent pas retour dans la vie active, ne redonnent pas de la dignité. L’idée est qu’avec cet argent on peut passer un contrat avec les entreprises : utilisation de cette argent pour une prise en charge de la formation par l’entreprise, donc adaptée à l’emploi que la personne va occuper et en contrepartie pendant quelques années emploi à coût moindre. Permet de recréer un cercle vertueux (bénéfique pour l’entreprise et l’employé).

Question des conflits liés à l’eau- comment faire pression sur les multinationales à une échelle globale?

Le stress hydrique est de plus en plus important, car nos industries et notre modèle agricole consomment beaucoup d’eau. Situation aggravée par le changement climatique. Exemple situation dans le delta du Mékong (contamination sources eau potable avec eau salée).Il faut le plus rapidement possible lutter contre les changements climatiques, protéger et réhabiliter les systèmes qui permettent de stocker l’eau (artificialisation des sols qui empêche le rechargement des nappes phréatiques). Priorité diplomatique : il faut que nous ayons une gestion universelle de ces ressources.

Quelles propositions pour la solidarité ?

Il faut faire en sorte que la richesse produite soit partagée. Puissances économiques qui ont capté une partie du pouvoir, les lobbys : chantage à la délocalisation en permanence. Mais l’échelon européen peut nous permettre d’agir. La société est comme happée dans un fleuve en crue, tout va très vite et il faut apprendre à s’adapter aux enjeux de long et ne pas être toujours dans le réactif. Aujourd’hui, il y a un invité surprise dans nos décisions : le futur : les décisions à prendre dans les 20 prochaines années vont être déterminantes. Il faut transformer le conseil économique social et environnemental, lui associer dans une chambre des chercheurs, la société civile, des citoyens, des acteurs économique, et lui donner un réel poids politique. Réfléchir pas seulement aux conséquences mais aux causes. Obliger l’exécutif et le législatif à les écouter, à motiver leurs décisions et leur donner un veto suspensif.

Comment allier le développement durable et le développement des pays émergents ?

On n’a aucune légitimité pour leur indiquer le chemin à suivre ou à ne pas suivre. Pour autant, au moment où les dirigeants russes et américains rechignent à s’engager dans la lutte contre le réchauffement climatique, les pays émergents (en premier lieu la Chine et l’Inde) sont prêts à s’engager. Car ces pays sont victimes des effets de la pollution qui génèrent des mouvements sociaux très importants, en Chine particulièrement. La Chine est maintenant à la pointe sur la technologie des énergies renouvelables. En Inde le premier ministre Modi s’est fait élire sur la promesse de donner accès à l’électricité ; et il y a une conscience qu’il faut se tourner vers les énergies renouvelables. Ces pays sont les 1ers exposés aux conséquences du réchauffement climatique et donc en sont très conscients.

Comment investir des populations qui souffrent déjà dans ce projet écologique global ?

Ce sont souvent des populations qui ont conscience qu’elles dépendent de la nature. Pour rendre la technologie accessible il faut la faire à grande échelle. Par exemple pour préserver les écosystèmes dans les pays du Sud il faudrait payer ces pays pour entretenir ou restaurer ces zones humides, car ils rendent un service universel.