Compte-rendu de la conférence de Gérard Davet & Fabrice Lhomme et interview par Sciences Po Rennes TV

Voici le compte rendu de la conférence de Gérard Davet et Fabrice Lhomme qui s’est déroulée le 5 octobre 2015 à l’IEP de Rennes. Le compte-rendu est suivi de l’interview des deux journalistes donnée par nos amis de Sciences Po Rennes TV

couverture site Lhomme Davet

Introduction : Dans cette envie d’oser et de bouger, la démarche audacieuse d’Emilio (membre de l’association)  a plu aux deux journalistes en les interpellant dans la rue

« Informer n’est pas un délit » est un article qui montre que les rapports du journalisme au pouvoir deviennent de plus en plus compliqués.

Ils aiment beaucoup participer à ce genre de conférence pour susciter des vocations mais aussi et surtout pour pratiquer le journalisme d’enquête et d’investigation. Sortir des informations non-officielles est certes très excitant mais cela a aussi un sens. Les scoops disent quelque chose sur telle entreprise ou tel homme politique.

 

Présentation brève du duo : Aujourd’hui âgés tout deux de 49 ans, les journalistes on fait leurs débuts dans les petits journaux où ils ont fait beaucoup de reportages puis dans les conflits armés. Gérard Davet a rejoint le service enquête du Monde où travaillait déjà Fabrice Lhomme et y sont devenus un couple investigateur après s’être rencontré au Parisien en 1991. Parallèlement au journal Le Monde, ils écrivent beaucoup car c’est « à la fois grisant et dangereux ». Les années 80 étaient une époque facile et bénie de la presse écrite contrairement à aujourd’hui ; les investigations dans les affaires politico-financières les ont très vite intéressé. En 2006 Fabrice Lhomme quitte le Monde pour rejoindre ensuite l’équipe magazine et fait partie en 2008 de l’équipe de création de Médiapart

Les deux journalistes ont une très forte volonté de transmettre leurs expériences notamment sur les liens, la collusion entre les pouvoirs et la presse : par exemple Bolloré à Canal + a repris en main la chaîne dans une optique purement de business. En revanche au journal Le Monde, ils ne ressentent pas la contrainte des actionnaires qui sont Pierre Bergé, Xavier Niel et Pigasse.

Le lien des politiques avec les médias est aussi un sujet difficile à cerner. Il faut fréquenter le pouvoir et en même temps s’en méfier terriblement, mais il est impossible de travailler dans l’investigation sans voir des gens dépositaires d’informations ou de déclarations qui sont le matériau des journalistes. L’information c’est d’abord de la matière humaine qu’il faut dénicher, le journaliste doit séduire et convaincre son interlocuteur de lui donner l’information. Il faut donc fréquenter des gens et aller au cœur des pouvoirs.

Le reproche souvent fait aux journalistes d’enquêtes est qu’ils seraient manipulés. Dans l’affaire Swissleaks révélé dans le Monde, le compte caché du Roi du Maroc a été révélé cela a eu des conséquences pour les journalistes. En France, il y a des pressions insidieuses et des menaces de la part des pouvoirs envers les journalistes qui gênent parce qu’ils fouillent les informations, alors qu’ils ne sont que des vecteurs de l’information. La technique de ne pas répondre et d’attaquer ensuite les journalistes en justice est très courante en France. Les journalistes ont de plus une éthique, par exemple ne pas payer une information.

Le rapport avec les pouvoirs ne s’applique pas uniquement au pouvoir politique. Par exemple, il y deux ans, les journalistes ont écrit un article sur le groupe de rock Téléphone.Le sujet était intéressant d’autant plus qu’ils ne se reformaient pas alors que beaucoup le demandaient. Ils ont découvert qu’il y avait en fait un problème entre les membres du groupe et la bassiste. Il a donc fallu aller rencontrer tous les membres pour respecter le principe du contradictoire. Quand il y a des questions gênantes, les personnalités préfèrent faire les morts comme une forme d’obstruction. Ça a été le cas pour Jean-Louis Aubert alors même qu’aucun délit n’avait été commis.

Aujourd’hui, on a accès depuis peu à la déclaration de patrimoine des élus ce qui est du pain béni pour les journalistes, mais les documents administratifs sont encore inaccessibles contrairement aux États- Unis par exemple.

 

Première question : Avez-vous déjà eu très peur pour vous-même ?

Récemment la famille de Fabrice Lhomme a été menacée et cela le fait culpabiliser. Sauf pour les caricaturistes qui parlent de l’Islam radical, en France, le risque d’agression n’est pas aussi important que dans d’autres pays.

Ce sont plus des pressions qui les décrédibilisent en utilisant les médias. Cela est dangereux car cela porte atteinte à leur réputation. Les journalistes dans les conflits armés ont par exemple un risque physique beaucoup plus important.

 

Deuxième question : Le secteur du journalisme d’investigation est-il bouché ?

Les deux journalistes ont commencé à une époque où l’entrée en carrière était plus facile. Aujourd’hui il s’agit de faire la différence, d’être le meilleur et surtout de ne pas être timide.

Gérard Davet et Fabrice Lhomme sont partis de rien et ont travaillé beaucoup quitte à mettre du temps à rentrer véritablement dans la profession au début.

 

Troisième question : Est-ce possible de faire une enquête sur Free alors que Xavier Niel est actionnaire ?

Oui, mais il faudra prendre encore plus de précautions. Il n’empêchera pas la publication parce que ce genre d’informations se savent. Acheter un grand média, c’est acheter de l’influence et aussi gagner de l’argent. On ne connaît pas les arrières-pensées des actionnaires. Certaines personnes sont aussi désintéressées.

 

Quatrième question : vous sentez-vous plus brimés dans votre investigation ?

En France on caricature souvent la presse comme si les gros médias étaient tous sous une influence.

Alors qu’en vérité les journalistes n’ont jamais été aussi libres dans leurs carrière qu’au journal Le Monde qui reste aujourd’hui Le média indépendant en France. Fabrice Lhomme se retrouve plus dans la ligne éditoriale du Monde que dans celle de Médiapart.

 

Cinquième question : Quels sont les critères pour vous de « l’intérêt public » ?

Les enregistrements de Bettencourt ont été révélés par Lhomme à Médiapart alors Le Monde a refusé de prendre les informations et de les publier. Médiapart a enlevé ce qui était du domaine strictement privé mais on se pose ces questions pour chaque affaire.

Certaines affaires ont un intérêt public et d’autres non donc ne sont pas publiées au journal Le Monde. Cependant il n’y a pas de critère objectif d’intérêt public car « chaque affaire a sa vérité » .

Il faut donc savoir dissocier avec l’expérience et en collégialité, en parler avec ses collègues. Parfois se sont les instances (judiciaires) qui tranchent.

Par exemple François Fillon les a poursuivis en Justice et ils n’ont pas été condamnés par ils estimaient que l’affaire révélée était d’intérêt général.

 

Sixième question : qu’en est-il de la décrédibilisation du métier de journaliste ?

Après les erreurs de BFM ou les cas de corruption, la moindre entorse peut décrédibiliser la profession. C’est pourquoi Davet et Lhomme refusent Twitter pour privilégier la vraie information.

La faute est aussi dans la presse elle-même. Certains médias se positionnent en donneurs de leçons comparables à des « poujadistes»