Compte rendu de la conférence de Jean-Loup Amselle

Le mardi 19 Janvier 2016 nous recevions à l’IEP Jean-Loup Amselle pour un conférence sur son nouvel ouvrage « Les nouveaux rouges-bruns » et la racialisation du débat public en France

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© Mylène Balichard

 

Mr. Amselle commence son intervention en nous rappelant la declaration du premier ministre Manuel Valls en janvier 2015, sur une situation d’apartheid territorial, social et ethnique que nous connaîtrions aujourd’hui en France, notamment dans les banlieues. Cependant, J-L Amselle pose la question, de savoir si ce n’est pas justement Manuel Valls qui fait partie des premiers à faire en sorte que cet apartheid existe. Nous serions aujourd’hui passés d’un paradigme du social, à un paradigme du racial.

En effet pendant les 30 Glorieuses, l’analyse de la société se faisait toujours au travers du prisme du marxisme. Le marxisme parait comme la vérité indépassable de l’époque, comme le disait Sartre, puisque même ses opposants, à l’image de Raymond Aron, se positionnaient par rapport à ce schéma de lutte des classes.

Pourtant, on peut voir que les régimes se réclamant de ce marxisme , comme l’URSS,  reposent sur le racisme et sur le nationalisme, qu’ils exultent pour faire vivre leur état. Le PCF aussi, notamment à l’époque de Marchais, n’a pas toujours défendu l’internationalisme mais est plutôt marqué par ses campagnes “produisons français”, qui ne sont pas sans rappeler A. Montebourg aujourd’hui. Le socialisme est alors ébranlé dans ses fondements par les excès des états communistes, ce qui conduit indubitablement à la chute du mur de Berlin puis à la fin de l’URSS.

Mais on peut déjà voir que le glas du marxisme a sonné avec la “révolution ratée” de mai 68 qui marque l’entrée dans le post modernisme et la fin des grands récits sur l’humanité. On entre alors dans un processus de fragmentation et d’individualisation de la société. À cela s’ajoute la désindustrialisation de la fin des 30 Glorieuses, qui se définit par une diminution du prolétariat ouvrier au profit d’un nouveau précariat. La lutte des classes n’est plus le mot d’ordre et on voit plutôt apparaitre de nouvelles solidarités verticales. Celles-ci sont représentées par des mouvements du type LGBT, mais aussi avec des regionalismes, puisques aujourd’hui les bonnets rouges regroupent plus que n’importe quel syndicat. Cela se traduit donc aujourd’hui par une vague nationaliste et souverainiste, à droite bien sur, mais aussi à gauche, ou encore chez des économistes comme Lordon.

 

Maintenant, la Race, l’ethnie, le genre, la nation, l’emportent comme construction sur les classes sociales et on prétend qu’il faut ajouter ces facteurs à la classe pour comprendre les nouveaux rapports de forces. C’est ce qui est nommé aujourd’hui l’inter-sectionnalité. Ce principe repose sur l’idée du cumul des handicaps pour mieux rendre compte de l’oppression, de la domination dont souffre la personne.  Mais ces handicaps sont vus comme des essences et non comme des constructions sociales. Pour J-L Amselle, il ne s’agit pas de dire  que l’appartenance de classe est plus importante que celle de genre ou de race, mais de montrer que l’ensemble de ces caractéristiques sont construites.

 

On voit maintenant dans les sphères politique, idéologique et culturelle que les questions de classes et de domination ont laissées la place à celles de nation, de race et de genre. Cela se ressent avec des personnalités comme Nadine Morano et Marion Maréchal Le Pen qui n’hésitent pas à faire mention des notions de race, mais cela se ressent aussi avec la campagne raciologique de Claude Bartelone. Tout est fait pour opposer les soi-disant “français de souche” aux minorités dominées, qui sont selon Mr. Amselle racisées par des « entrepreneurs d’ethnicité” avec des associations  comme les Indigènes de la République, ou encore avec la fondation Terra Nova du PS, qui a tenté de remplacer le défunt prolétariat en mettant en exergue des minorités de toutes sortes.

On assiste ainsi à un phénomène de racialisation de la France, remplaçant la lutte de classe, en opposant l’étranger, l’immigré aux autres. L’opposition va jusqu’à la proposition du gouvernement de l’inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité pour les binationaux impliqués dans des actes de terrorisme . Les « bons français » sont ceux qui adhèrent « aux valeurs françaises », « à la culture de notre pays ». La declaration de la maire de Paris Anne Hidalgo suite aux attentats de novembre donne une définition de la vie en France correspondant en quelques sorte au Paris bobo, et tous ceux qui ne participent pas à ce mode de vie, deviennent suspects, ou tout du moins, mis à l’écart. C’est une définition de la culture parisienne voire nationale, qui est excluante.

La société se trouve de plus en plus divisée entre les français de “souche” et ceux de “race”, à l’image de la déchéance de nationalité qui crée une nationalité à deux vitesses. Il faut aujourd’hui donner les gages de son appartenance à la nation, et ceux qui ne le font pas car arborent un drapeau algérien ou marocain devant un match de foot, sont pointés du doigt et suspectés.

 

Il apparaît alors difficile de s’étonner que les identifications de classe disparaissent au profit des identifications ethniques. Ainsi les syndicats voient autant le FN que l’extrémisme religieux se développer en leur sein.  La recherché d’identité, aujourd’hui, passe avant les questions sociales. Cependant, il ne faut pas jouer le jeu des Philippe de Villiers sur une soi disant islamisation des syndicats, car on ne saurait que trop encore fragmenter et racialiser le milieu des travailleurs.

On assiste à un phénomène de racialisation en miroir, qui vient des discriminants, comme des discriminés. Cela se traduit dans la sphère politique, mais aussi dans la sphère militante, puisqu’on est passé du militantisme social, à du militantisme racial, de “quartiers”.

M.Valls a donc parlé d’un situation d’apartheid pour designer les banlieues françaises, mais il faut se rappeler que lui même déplorait le nombre de blancs sur le marché de sa ville d’Evry. Ainsi lui-même fait des différences raciales, tout en voulant être républicain. Valls s’en prend aux Roms, tout en fustigeant le racisme et en promettant de lutter contre celui-ci. Cela représente pour J-L Amselle, toutes les contradictions du socialisme dirigeant qui emploie un apartheid qu’il déplore.

La France est engagée plus que jamais  dans un processus de racialisation, d’ethnicisation en remplacement de la lutte des classes. Certes, la race ou la religion expriment la frustration de certaines classes exploitées, mais elles sont tout autant manipulées par le gouvernement que par l’opposition à des fins électorales. On peut alors dire que quoi qu’il en soit, sur ce terrain, le FN a déjà gagné la bataille des idées.

 


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