Compte-rendu de la conférence de Laurent Binet

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« Rien ne se passe comme prévu »

Journaliste : A aucun moment dans le livre vous ne dites pour qui vous votez.

Binet : Je voulais inscrire ce livre dans une subjectivité assumée. Je raconte d’où je pars, fils de communiste qui a envie de voter Mélenchon. Au fur et à mesure, il y a plus de place aux évènements. J’ai été embarqué dans cette histoire. A la première interview la question a été posée. J’ai lâché que j’avais voté François Hollande. Cela n’est pas forcément conforme à ma tradition politique, je viens d’une famille plus à gauche que le PS. Ai-je suivi la campagne pour des mauvaises raisons ? Non, mais pour des raisons politiques de la part d’un électeur de gauche qui a connu 2002. En 2007 je me suis souvenu que je n’avais pas suivi la campagne de S. Royale car j’avais peu d’empathie envers elle. La vrai raison est politique et affective

Journaliste : (à l’amphi) Il y a pas mal d’étudiants ici qui se dirigent vers une carrière de journaliste. Ce livre est intéressant car il n’est pas un livre de journaliste.  Il y a le regard d’un enseignant, d’un observateur et d’un engagé par son image et son aventure familiale. Il est intéressant de voir la manière dont vous avez été séduit.

Binet :Dès le début j’y ai cru car les deux conditions pour suivre F. Hollande étaient réunies :

Un candidat de gauche qui avait une chance de gagner pour que l’expérience soit plus intéressante. Donc à gauche, il y avait peu de noms. Après l’affaire du Sofitel, il n’y avait plus qu’Aubry ou Hollande. Après ma première rencontre avec F. Hollande, mon impression a été une très très grande confiance en lui et un sentiment de maitrise. J’ai cru à la victoire.

Un homme sentimental de gauche. L’homme de gauche romantique que je pense être n’était pas forcement convaincu par la ligne sociale-démocrate d’Hollande. Est-ce tactique ? Il a déçu l’opinion de gauche pour après faire au Bourget un discours de gauche inattendu et inespéré. Je me plais à penser que c’était un choix tactique de sa part, surtout qu’à l’époque il s’en cachait pas. Sarkozy devait avoir son pendant lors de son discours à la Porte de Versailles. Hollande affirme aussi qu’ au premier tour une élection se gagne à gauche. Il a endormi les journalistes pour ensuite les prendre à contre pieds et dégainer un discours de gauche. La réaction des journalistes a été intéressante car ils s’attendaient à un discours plus personnel alors qu’en parallèle l’enthousiasme de la salle a monté.

Journaliste : Les temps forts se sentent également dans une analyse sémantique. Il y a la préparation du débat de l’entre-deux tours et cette analyse du discours de Mélenchon s’apprêtant à appeler Hollande au second tour. Il y a un plaisir gourmand à cette analyse.

C’est une déformation professionnelle (je suis prof de français). Tout se joue dans les discours. Les différentes modalités de discours m’intéressaient afin de les analyser. Il y a des attentes et des contraintes différentes entre les discours et les débats. Hollande a longtemps écrit lui-même ses discours, pendant au moins 6 mois. Au moment du Bourget, le bras droit de Montebourg élabore en partie ses discours. C’est passionnant d’analyser l’anaphore du débat, qui a très remarquée. Je ne pense pas qu’il l’ait préparée car en effet quand il sort du débat, Hollande avoue qu’il voyait Sarkozy qui ne réagissait pas et que vers la fin il [ndlr Hollande] n’avait plus d’idée. En effet vers la fin, l’anaphore est composée de détails et de trucs secondaires. Je pense que ce n’était pas préparé à l’avance. Cette anaphore était précédée par une tirade de Sarkozy, qui n’arrive pas à mettre en place sa tirade, qui fait une sorte de brouillon de tirade. Sarkozy tourne autour de cette formule qu’ il n’arrive pas à formuler. Dans ce cas-là c’est un avantage à passer en second, ce qui a permis une mise en forme (grâce à son expérience d’énarque)

Journaliste : Vous évoquez dans la préparation du livre la manière dont Valérie Trierweiler vous a introduit auprès d’Hollande. Elle a facilité certainement vos contacts. Comment cela s’est passé avec les autres de la garde rapprochée ?

Binet : Hollande tranchait avec les autres, car il était beaucoup plus sous contrôle en off qu’en on, dans les deux cas on constate peu de différences, contrairement à ses lieutenants, notamment sur Martine Aubry (ce qui est logique car elle était son adversaire).

Journaliste : Y’avait-il de la stratégie en parlant à quelqu’un qui allait publier ?

Binet : Oui, mais ce livre allait paraitre après les résultats, donc je n’étais pas une menace.  J’étais pas un enjeu, pas comme si j’étais un journaliste du Parisien qui peut influer sur la campagne. Pour revenir avec mon lien avec Valérie Trierweiler : elle m’a interviewé.

Journaliste : Comment cela s’est passé avec le cercle fermé des journalistes politiques et des éditorialistes ?

Binet : J’ai été bien accueilli par les journalistes qui suivaient Hollande, par le « Hollande tour ». Je suis surpris par leur lucidité. Leurs articles étaient plus factuels par rapport à leur discours vis-à-vis de leur propre profession. Les critiques que je fais, sont faites par les journalistes eux-mêmes. Ils assistaient à des scènes ensemble et débriefaient ensemble. Sous le prétexte de pas vouloir dire des bêtises, se dégage les 3 ou 4 axes qui allaient se fondre dans une synthèse commune. Cela explique que le lendemain, on retrouve les mêmes citations et les mêmes synthèses dans les journaux. Je m’en suis aperçu à Reims. Les journalistes ont la pression de la rédaction : si le journal d’a côté publie un truc dont l’autre en a pas parlé,  les journalistes se font engueuler par le patron. Dès le début de la journée, on sait de quoi on va parler. La journée qui m’a le plus marquée est celle à Florange. Il s’était passé plein de choses, il y avait eu beaucoup de contenus, beaucoup de tensions, mais le problème était que, le matin, dans le train, les journalistes savaient que le même jour Sarkozy allait à Pétroplus. On savait déjà que le titre serait « duel dans les usines ». C’est la question à laquelle vous avez peut-être été sensibilisés. L’angle des journalistes c’est leur problématique mais normalement on la fait après la collecte.

Journaliste : A travers les témoignages de la garde rapprochée on a l’impression que c’est un guerrier qui attend son tour depuis longtemps. Je retiens 3 extraits.

Binet : Hollande se serait difficilement remis d’une défaite et il ne pense pas avoir fait d’erreur. Moi j’estime qu’il en a fait. Sa plus grande erreur a été l’interview au Guardian, qui a permis à Sarkozy de l’attaquer (« Thatcher en Angleterre, Mitterrand en France»). C’est une erreur car les Français s’en foutent. Pourquoi n’a-t-il pas laissé la droite s’égosiller sur le manque de stature qu’ il avait ? L’objectivité des journalistes est de reprendre une attaque de l’adversaire et de le harceler avec. En fait, pendant ce temps on ne parle pas d’autre chose. La question était pourtant réglée en une seconde : Obama n’avait pas d’expérience internationale non plus. On se fout de l’international lors de l’élection. A la différence de Mitterrand qui etait un sphinx, Hollande est plus fourbe.

Débat

Binet : Vous parliez d’Hollande deux heures après son élection. Que se passe-t-il dans vos têtes ?

C’était pour un électeur de gauche qui a mon âge, émouvant car je n’avais pas connu ça depuis 1988. Politiquement émouvant, indépendamment du fait que je l’avais côtoyé. C’est vrai qu’ il y a des personnalités de droite respectables. J étais très très horrifié par la politique de Sarkozy. J’étais très soulagé. Ensuite, c’était une expérience étrange de me retrouver dans cet avion à Tulles, avec cet homme qui après 6 mois est devenu président. La question de Valérie Trierweiler était intéressante lorsqu’elle nos demande, à Hollande et à nous : « sur qui vous avez l’impression de prendre une revanche personnelle ? ». Moi je réponds sur une vieille petite amie russe qui me prenait pour un looser, et Hollande répond « Sarkozy ». Valérie : « non mais plus personnel ». Hollande : « non Sarkozy ». Son coté pas d’état d’âme, ce côté qui ne semblait jamais en faire des affaires personnelles avait disparu.

Avez-vous eu ou perçu des moments de doutes ? Étaient-ils décroissants ? Au contraire ?

Binet : Ce qui m’a frappé,  c’est son incroyable confiance en lui. Il était impressionnant à ce niveau-là. L’optimisme régnait, l’alternance venait. Le but était de gagner, et après d’être réélu. C’était une forme d’optimisme à laquelle la gauche nous avait plus habitués. J’ai vu Hollande une seule  fois fébrile, le soir du 1er tour au moment où Mélenchon va appeler à voter pour lui. C’était prévu mais son appel à voter Hollande était vraiment long, ça n’en finissait pas, il voulait garder pour une dernière fois l’attention. Et là je vois hollande se tordre les mains. 5 min avant, il n’avait rien à foutre de la déclaration d’Eva Joly. A la fin quand Mélenchon en appelle à voter pour « le candidat PS », il y a eu un soulagement général. Les gens applaudissent, V. Trierweiler s’exclame « bravo », comme si c’était le dernier obstacle, la dernière barrière. Pour le débat du 2e tour je ne l’ai pas vu trop stressé.

Vous avez dit que vous suivez hollande. Que pensez-vous de la perméabilité des champs politique et médiatique ?

Binet : Il y a des journalistes de connivence qui pense qui vaut mieux rencontrer pour en parler. Mais ça pose vite des limites. Hollande était connu pour être sympa avec les journalistes (par exemple au retour de Londres). Les journalistes qui suivent un homme politique sont toujours les mêmes. C’est sûr qu’Hollande qui voit quelqu’un qui connait va plus se livrer. C’est pas idiot, mais c’est un risque du syndrome de Stockholm. Il existe un vrai fantasme de journaliste d’échanger avec les autres (cf : gare d’Arras avec A. Juppé et F. Hollande en même temps). Les Anglo-saxons sont plus strictes. Autre exemple : Moscovici organise un journaliste avec deux journalistes. J’y participe. A la fin les journalistes payent pour un intérêt journalistique pas intéressant.

Sur le syndrome de Stockholm, il y a une empathie pour les hommes politiques, pour les monstres médiatiques qu’ils représentent (ex : S. Moati et Jean Marie le Pen ou en 2007 A.  Duhamel qui avait eu le malheur de dire je vote Bayrou et qui avait été interdit de chronique dans Libération).

Moi vous savez d’où je parle.

Vous avez parlé à plusieurs reprises de F. Bayrou. Quelle réaction à l’annonce de F. Bayrou lorsqu’il décrète qu’ il vote pour Hollande ? Y’a-t-il eu un engouement ?

Binet : Non. J’étais un témoin oculaire quand hollande l’apprend. Mazerolle annonce à Valls du choix de Bayrou. Hollande se fait acclamer, Valls lui passe une note, lui chuchote un truc à l’oreille, Hollande hausse les sourcils et retourne faire son bain de foule. L’interprétation que j’ai, était qu’il s’y attendait, que tout lui réussissait. Ca ne l’a pas bouleversé. Les enjeux n’étaient pas les mêmes avec Mélenchon. Bayrou n’a pas été intégré dans les calculs politiques.

Pourquoi ce titre ?

Binet : C’est une citation de F. Hollande le jour de l’affaire du Sofitel.

Vous avez suivi Hollande, avez-vous été avec lui lors de sa rencontre avec Chirac. Etait-ce réellement de l’humour corrézien ?

Binet : Je ne sais pas. Je pense que ça arrangeait et que ça arrangeait pas Hollande. Je veux croire que Chirac savait ce qu’il disait.

Avez-vous eu l’occasion de parler avec l’équipe de Sarkozy ?

Binet : Je suis allé à un meeting mais je ne leur ai pas parlés personnellement. J’ai parlé à Arras à Juppé, qui ne tarissait pas d’éloges sur Mélenchon car c’était un adversaire politique pour Hollande. J’ai écrit un chapitre, à un moment où Peltier était très anti assistanat. A la fin je suis allé voir les jeunes sympathisants UMP mais ils n’avaient aucune proposition pour les nouveaux « devoirs ». Ce jour-là j’avais eu F. Mitterrand, il se faisait aucune illusion sur l’issue.

Comment faisiez-vous pour gagner de l’argent ?

Binet : J’avais arrêté d’enseigner car mon précédent livre avait suffisamment marché. Mes déplacements étaient remboursés dans le contrat.

Quel a été le rôle de la défaillance de DSK dans l’ascension de F. Hollande ?

Binet : Difficile de pas y voir un lien de causalité et de voir carrément une intervention divine pour Hollande. Je lui ai posé la question. Hollande dit : « non non pas du tout j’étais sur de le battre ». C’est pas débile car au primaire de gauche, voter pour le directeur du FMI… je pense en effet que c’était jouable pour hollande, c’était plus dur pour Aubry. Ssa théorie se défend. La Porsche pour un candidat de gauche…

Hollande a-t-il lu votre livre ?

Binet : Je n’ai pas eu de retour. Valérie Trierweiler, ça lui a plu. Je n’ai pas de retour des socialistes. D’après l’assistante de Moscovici ça lui a plu.

Les ralliements de Montebourg, Valls…étaient idéologiques ou stratégiques avec des postes à la clé ?

Binet : Je ne pense pas que c’était idéologique. Montebourg dit qu’ il ne change pas de position mais d’allié. C’est une forme d’intelligence politique. Il vaut mieux être au cœur de la machine. C’est la problématique- Mélenchon : on sort ou on reste.  Péillon m’a dit que globalement qu’on se sent tous de gauche. Je n’’ai rencontré personne qui soit un cynique pur à droite comme à gauche. Sauf peut être Chirac. Après il faut faire au cas par cas… Cécile Duflot par exemple….

Hollande avait très clairement un mépris pour les écologistes car ils voulaient juste des postes.

Vous nous avez dit avoir voté pour hollande par défaut. Que pensez-vous du début de mandat ?

Binet : J’en pense ce qu’ on peut penser quand on est plus à gauche que le PS. La déception on l’attend. Je ne suis pas tellement déçu. Il y a eu de vraies mesures de gauches, qui ne sont pas des bouleversements mais voilà (encadrement des loyers, taxe Tobbin qu’il semble arracher à Merkel,  l’alignement de l’imposition des revenus du capital sur le travail). Je suis déçu par le coup par coup. Ma plus grande déception c’est le traité spécialement pour la règle d’or. C’est une mesure très libérale. Ça c’est une logique de droite.

Vous avez deux conversations avec deux personnes qui ont une vision différente d’Hollande. L’un le compare à Churchill, l’autre dit qu’il aurait du être président dans une « période heureuse ».

Binet : Vous êtes le premier à me faire la remarque. Pour dégager une 3e partie je citerai Todd : « Hollande n’aura pas le choix : soit Roosevelt, soit on se fait balayer ». Cette prophétie de Todd est à laisser mûrir. On ne peut pas dire qu’ Hollande soit dans un processus ultra révolutionnaire. Je ne sais pas s’il va avoir raison. Je ne sais pas. A mon avis le quinquennat se joue là-dessus.

Avez-vous signé un accord de confidentialité avec le couple présidentiel ?

Binet : Non, c’était impossible. Un politique ne peut pas demander ça à un écrivain, ça a un aspect de censure. J’avais proposé à Valérie Trierweiler, mais elle m’a laissé juge, manière morale de pas la poignarder dans le dos. Je n’ai pas voulu rajouter un chapitre sur le tweet. De ma part il y a eu une certaine forme d’autocensure.

Quel était le sentiment d’Hollande sur Sarkozy ?

Binet : Très clair, il détestait tout : sa personne sa politique… j’imagine qu’ en face c’était pareil. Ce que je vous dis c’est sous un certain prisme. Au moins deux fois devant moi il l’a traité de salopard, mais à la Hollande. Il avait été, je crois, choqué que Sarkozy l attaque par l’intermédiaire de Valérie. Il n’aimait pas ses méthodes. D’où cet aveu révélateur (cf : plus haut dans l avion).

Sur l’anaphore du « moi, président », peut-elle être perçue comme un désir de personnalisation de la vie politique ?

Binet : Oui. Ce qui est clair tactiquement c’est que c’est l’expression non voilée de moi [je veux être] président. La personnalisation ça fait un moment qu’ elle est là,  l’extrême personnalisation était déjà là sous de gaulle. Le chef d’Etat c’est un personnage important, c’est pas le président allemand. La peopolisation est une évolution récente qui est le fait des journalistes et de l’affaire DSK et de Sarkozy et Carla à Disney. Il y a un mélange des genres.

Journaliste : c’est une manière de faire à l’américaine aussi.

Une donnée que vous n’avez pas évoquée : le FN. Le FN à 18% ça fait pas mal au cœur ?

Binet : Je n’ai pas voté Mélenchon par peur de 2002. J’ai regretté que Mélenchon ne fasse pas plus de 11% mais il y avait une partie de moi qui voulait que Le Pen dégage Sarkozy. Le truc c’est qu’ on tire très peu de leçon de nos erreurs. Moi j’essaye de tirer une leçon de mon vote pour Besancenot en 2002. A un moment les courbes se sont croisées donc… j’ai joué un peu petit bras. Au PS ils en parlent de ce résultat du FN. Il y a deux positions : ceux qui pensent qu’il faut mobiliser les banlieues et ceux qui pensent qu’il faille aller chercher les voies du FN.

Journaliste : cette réunion est d’un trash…

Binet : Ils ont 15 jours pour ne pas merder, ils ne prennent pas de gants.

Par rapport à HHhH, est ce plus stimulant ?

Binet : Oui par le rythme. Et puis HHhH j’ai mis 10 ans à l’écrire. C’était stimulant aussi par le coté supporteur. C était différent si vous voulez. J’ai adoré faire des recherches pendant 10ans. Les deux sont émouvants mais c’est différent.