Le compte rendu de la conférence de Paul Jorion et son interview!

Anthropologue et sociologue de formation, Paul Jorion a travaillé dans la finance et est l’un des rares économistes à avoir anticipé la crise des subprimes. Ilétait présent à Sciences Po Rennes le 16 novembre 2015.

 Auteur d’ouvrages tels que « La crise du capitalisme américain » , « Le capitalisme à l’agonie » ou plus récemment « Penser l’économie autrement » dans lesquels il développe une critique et une analyse du système économique d’aujourd’hui, Paul Jorion est aujourd’hui très actif dans les médias : sur son blog, Youtube, ou encore dans ses chroniques économiques au journal Le Monde et l’Écho notamment. Trader et spécialiste du secteur bancaire américain jusqu’en 2007, il est aujourd’hui enseignant chercheur, et fait partie du Groupe de réflexion sur l’économie positive dirigé par Jacques Attali.

 

Voici le compte rendu de sa conférence intitulée « L’après Subprimes : pour une autre finance » suivi de l’interview de Paul Jorion réalisée par Sciences Po Rennes TV.

 

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Le monde de la finance a pour principale préoccupation le service de la banque. Service dans la lignée de l’arrivée de la banque à travers le service de coffre-fort dans le XIXè, la banque représentait un endroit où il était plus facile de garder des valeurs.

Les banques font des opérations d’ordre électronique qui n’étaient jusqu’à récemment pas rémunérées : la banque peut prêter l’argent que l’on met en dépôt dans un compte courant. La banque fait un calcul sur l’argent qui est dans les comptes courants pour savoir combien de temps il va rester. À tout moment l’argent que l’on a déposé sur notre compte n’y reste pas nécessairement, la banque s’engage uniquement à nous le donner quand on le demande. Même si elle s’engage devant la loi de le rendre quand on le souhaite, la banque est propriétaire de cet argent.

Cela pose un problème au niveau juridique : la loi impose que nos salaires soient versés à la banque et non à nous-même directement. C’est donc la banque qui en est propriétaire si on ne le réclame pas. Le relevé de comptes est de plus une reconnaissance de dette de la part de la banque.

 

Quand la banque est en difficulté comme ce fut le cas en 2008, et que les États avancent les sommes qui ont disparu, c’est le contribuable qui se trouve en bout de ligne : c’est lui qui doit dégager les fonds nécessaires à renflouer le système financier.

 

Le contribuable a manifesté son refus de réitérer un tel geste :

Par exemple à Chypre, quand le système bancaire s’est retrouvé en grande difficulté, on s’est adressé aux citoyens qui avaient de l’argent sur leur compte plutôt qu’aux contribuables. Au-delà d’une somme de 100 000€, le système chypriote a pris une partie de l’argent a-delà de ce montant : c’est maintenant le même cas en France. Ainsi à Chypre, environ 30% des sommes qui dépassent 100 000€ ont été ponctionnées.

 

En ce moment, les taux de rémunération sont très bas (0,75% – 1%). Les banques commencent alors à faire payer ce type de service.Les intérêts que l’on peut verser représentent une partie de la croissance, de la nouvelle richesse créée. Dans un contexte où il y a peu de richesse créée, on ne peut donc pas rémunérer grand chose.

Actuellement, il y a tellement peu de possibilité de placements que l’État peut se permettre d’emprunter à taux négatif. Tout ça est anormal dans un système financier : ça signifie que depuis 2008 l’économie n’est pas repartie.

 

Un moyen trouvé par les banques pour ne pas faire payer trop cher, est à terme l’élimination de l’argent liquide du circuit car son transfert coûte trop cher. À l’échelle de la zone euro, ce sont 7 milliards d’euros qui ne sont pas payés du fait de l’évasion fiscale, cela se fait souvent avec de l’argent liquide : « les valises ». Si l’on supprime les billets, c’est une sorte de risque d’évasion fiscale qui disparaît, de même que pour « l’argent sale », qui ne laisse pas de trace en billets. L’argent liquide va disparaître, c’est au programme du système financier. On va pour cela faire en sorte que le paiement par carte bancaire soit moins coûteux (notamment pour les commerçants).

L’argent électronique va permettre de gérer plus facilement les intérêts négatifs : on va pouvoir mettre en place un système anarchiste. Curieux terme, mais les banques vont le faire car on est dans un système tel que la croissance n’est pas et qu’il faut essayer que les gens dépensent l’argent qu’ils possèdent.

Il s’agit mettre en place un système proposé dans les années 1920-30  par Silvio Gesell, un homme d’affaire. Il propose le système de la « monnaie fondante » : c’est-à-dire que la monnaie perde de sa valeur si on ne l’utilise pas.

Pour cela, par exemple si on a un billet de 100€, il est valable ce mois-ci, mais pour qu’il soit valable le mois suivant on doit par exemple acheter un timbre à un prix p : il perd sa valeur au fur et à mesure du temps si on ne le dépense pas. Ainsi, le commerce en bénéficie car on perd de l’argent si on le garde pour soi.

 

Deuxième fonction des banques : l’intermédiation.

Les banques mettent en relation ceux qui veulent prêter avec ceux qui veulent emprunter. Cela se fait parfois à notre insu comme pour l’exemple des comptes courants. C’est une fonction positive pour le consommateur qui peut emprunter pour s’acheter un bien, très important également pour les entreprises.

Là aussi les choses ont changé depuis 2008 : nous sommes en train d’introduire deux notions pour les prêts qui vont mettre des limites aux sommes que les particuliers peuvent emprunter. On essaye de faire en sorte que le prêt que l’on nous accorde ne soit pas plus élevé que 80% du prix de l’habitation que l’on veut acheter avec ce montant par exemple. On a vu le problème qu’il pouvait y avoir avec les prêts immobiliers aux Etats-Unis.

On va également introduire un calcul sur ce que le versement mensuel représente par rapport à vos revenus : de l’ordre de 30-33%, qu’on ne dépense pas davantage pour rembourser nos dettes, là aussi dans le but d’empêcher le type de problème qui a eu lieu avec la crise des subprimes.

 

Autre type de service : l’assurance. Le principal problème est d’évaluer le véritable risque : la prime d’assurance que l’on nous réclame représente-elle vraiment le risque encouru ?

Risque effectif : prix moyen d’un sinistre multiplié par la probabilité que cela se produise. On ajoute également le coût maximal (montant le plus élevé du sinistre : la compagnie d’assurance doit pouvoir rembourser ce coût).

 

Autre fonction du secteur financier : organiser des marchés primaires.

Le marché primaire est un marché où le producteur est en contact avec un premier acheteur (exemple d’un pêcher qui peut vendre directement sa pêche au consommateur). Les marchés primaires diffèrent des marchés secondaires qui est un marché où un produit qui a déjà été vendu une première fois peut circuler. Exemple du marché des actions : la bourse, qui possède un marché primaire et secondaire.

 

Dans le cas d’une société à action, l’introduction en bourse se fait avec un calcul. Ce qui détermine le prix d’une action est ce qu’elle peut rapporter. Avec le cours de l’action son prix va augmenter ou baisser en bourse. Mais la valeur de l’action est liée au fait qu’elle donne droit à des dividendes : c’est une part variable.

Les banques font donc un calcul pour déterminer le prix des actions. Une fois l’entrée en bourse, le marché va pouvoir faire monter ce prix ou le faire baisser. Par la suite, ceux qui ont acquis les actions peuvent les vendre –au prix déterminé par la bourse- : on est donc dans un marché secondaire.

 

Aujourd’hui, il y a une dimension spéculative à la bourse. Autrefois, la bourse était un « placement de bon père de famille » : on gardait les actions pour recevoir les dividendes. On parlait de « coupons » pour les obligations d’État.

De plus en plus de gens s’intéressent désormais au prix de l’action qui monte et descend. Cette spéculation permet à des acteurs extérieurs de ponctionner de l’argent sur le fait que les prix montent et descendent. On peut empêcher cela en fermant la bourse et de faire simplement qu’on puisse prêter à une banque qui prête sous forme d’obligation. La difficulté dans cette suggestion est qu’il serait très difficile d’interdire de revendre ces parts : on vit dans une société où tout ce qui a un prix peut être acheté et revendu.

 

Proposition personnelle de M. Jorion : empêcher la spéculation au jour le jour sur le cour des actions. On peut utiliser un système de « fixing » qui fonctionne sur le marché primaire des obligations. Par exemple : l’État annonce qu’il veut emprunter 100 millions d’euros. Les banques disent qu’elles sont prêtent à acheter par exemple 20 millions mais qu’elles exigent un taux de 2,5% ; d’autres disent qu’elles veulent un taux de 3% pour acheter 30 millions etc…

On regarde alors les offres qui ont été faites, on classe les taux d’intérêts en partant du plus bas jusqu’au plus haut et quand on atteint la somme demandée par l’État, on regarde les taux d’intérêts exigés par celui qui peut apporter l’argent supplémentaire pour arriver à la somme : ceux qui voulaient un taux d’intérêt trop important ne vont donc pas forcément pouvoir prêter.

On peut appliquer cela au système de la bourse.

 

Autre activité du système financier : la spéculation.

En France, elle a été interdite jusqu’en 1885. L’article du Code Pénal qui l’interdisait disait que « les paris à la hausse ou à la baisse sur les titres financiers sont interdits » a été complété par un article au Code Civil : « les personnes impliquées dans un pari ne peuvent pas se tourner vers la loi pour redresser un tord éventuel. »

Quand on a permis la spéculation on a supprimé l’article du Code Pénal et on a modifié l’article du Code Civil : on a dit que les paris étaient interdits sauf s’ils pouvaient être définis comme opération financière. À partir de ce moment les banques ont été permises de spéculer.

 

Dans « Le Prix » de Zola, on s’aperçoit que le secteur financier avait beaucoup de mal à rassembler les sommes nécessaires pour être prêté dans l’intermédiation. Car il n’y avait pas assez d’argent qui circulait dans le système pour tout ce que l’on voulait faire : par exemple la construction des chemins de fer. Dans ce roman réaliste, les banques s’adressent aux plus petits créanciers possibles : par exemple elles proposent à des jeunes filles de placer leur dot.

 

Comment la spéculation a pu devenir possible à une époque où l’argent manquait ?

C’est Jules Ferry qui fait l’abrogation de la spéculation, et l’année suivante il lance la conquête coloniale : pour lui c’est là que l’on trouvera la richesse.

Paul Jorion propose qu’on revienne à l’interdiction de la spéculation : ce sont des sommes considérables qui sont perdues à cause de cela. La spéculation introduit un risque systémique, c’est-à-dire un risque d’écroulement total du système financier.

 

Lord Turner a été à la tête de la Financial Authority, l’organisme qui supervise l’activité des secteurs financiers. Il a écrit un livre en 2012 où il passe en revue les services rendus par l’industrie financière. Il fait la distinction entre les activités financières utiles et nuisibles. Il n’utilise pas le mot spéculation car toutes les activités nuisibles sont celles qui tombent sous l’article du Code Civil : le mot de spéculation a disparu. Cette notion de spéculation est inexistante dans la théorie économique : il n’y a pas de spéculateur, il y a uniquement des acteurs présents sur le marché. Par leur présence, ils apportent de la liquidité sur le marché.

 

Questions du public :

Que pensez-vous de la taxe sur les transactions financières comme alternative à la suppression de la spéculation ?

Paul Jorion : Il ne s’agit pas forcément des banques, mais par exemple les commerçants : si on leur fait payer d’avantage cela aura un impact sur les coûts. Les taxes sont répercutées aux clients en fin de chaîne. Il y a des opérations utiles et d’autres de type nuisibles. Une taxe sur opérations financières constitue un handicap pour les opérations nuisibles mais aussi sur les utiles : il n’y a pas de distinction. On handicape donc le tout, et c’est le client qui va payer à l’arrivée.

Je propose une taxe sur les opérations annulées, comme 99% des opérations sont annulées, une simple taxe empêcherait que l’activité continue de manière aussi spéculative. C’est une manière de ne pas empêcher les opérations utiles.

 

Question relative au bitcoin :

Paul Jorion : C’est essentiellement des trafiquants qui en ont utilisé (exemple de Silk Road). Les États ne le permettront pas car il est important pour l’ensemble du système monétaire qu’on supervise les entrées et les sorties d’argent sale. Il y a des questions de société (drogue, prostitution) sur lesquelles nos États ne sont jamais parvenus à un accord : plutôt que de prendre des positions épineuses, les États gardent un œil sur les activités qui exigent un blanchiment d’argent. Les paradis fiscaux sont un moyen pour la City de garder un œil sur ce type d’activité. Ces choses restent secrètes, mais tous ces États (comme Jersey, Les Bahamas, …) permettent que l’argent sale entre dans le système et en ressorte avec une supervision. Mais les États ne pourraient pas tolérer que l’argent sale circule dans un système propre : on perdrait alors tout contrôle. Il y a toute une partie de l’iceberg qu’on ne voit pas mais sur lequel l’État veut garder un contrôle.

 

On entend beaucoup parler d’une stagnation séculaire de la croissance. Pensez-vous qu’une régulation du système financier permettrait de sortir de cette croissance faible ?

Paul Jorion : Notre système de redistribution de la richesse créée est très inégal. Comme le montre T.Piketty, la concentration de la richesse dans les mains de très peu d’individus est considérable dans nos sociétés. Pendant la crise de 1929 les riches ont perdu beaucoup d’argent. Cela est différent avec la crise des Suprimes depuis 2008 car entre temps on a mis au point des systèmes d’assurance, permettant à ces gens riches de ne pas perdre leur argent. La concentration de la richesse grippe le fonctionnement de la richesse : il n’y a pas assez de demande sur le marché. Imaginons qu’on dispose de 50 millions d’euros, qu’on est prêt à mettre à disposition, mais personne ne les demande. Donc on les place dans des fonds spéculatifs et cela produit les effets décrits plus tôt.

 

Voici l’interview réalisée par Sciences Po Rennes TV :